Éteindre les éclairages publics plus tôt : un danger de plus pour les femmes ?

La sobriété énergétique pousse les mairies à éteindre les éclairages publics de façon précoce. De Paris à Lyon en passant par des plus petites villes comme Lorient, les lampadaires de notre société tirent leur révérence entre 1h et 5h du matin. Pour les femmes, déjà sur le qui-vive en temps normal, ces rues plongées dans la pénombre ajoutent un stress supplémentaire.

Ce couvre-feu qui se veut économe et écologique force les femmes à s’éclipser en catimini à la lueur d’un flash. Éteindre les éclairages publics plus tôt, c’est laisser les loups hurler plus haut. Plein feu sur ces insécurités qui poursuivent la gent féminine dans la nuit noire. 

Des villes glissées dans l’obscurité pour faire des économies

Noctambules, adeptes du dancefloor et autres oiseaux de nuit vont devoir s’armer de lampes frontales (et de courage) au retour de leur soirée. Pour alléger la facture d’électricité, mais également par intérêt écologique, plusieurs villes ont annoncé qu’elles éteindraient l’éclairage public en plein cœur de la nuit.

Dans la Vienne, par exemple, 240 communes basculent vers le « all black » entre 22h et 6h30 du matin. D’autres grandes villes comme Lyon, Clermont-Ferrand, Strasbourg et Paris ont également joué les « bons élèves » avertis. Sur la plupart du territoire, bureaux, monuments, enseignes lumineuses mais aussi écrans publicitaires sont désormais en « off » une majeure partie de la nuit.

Selon le site EDF, l’éclairage public représente plus d’un tiers des dépenses d’électricité des collectivités territoriales. Hormis, son côté anti-gaspi, cette mesure « banalisée » permet aussi de préserver la biodiversité. Cependant, le ciel étoilé et le clair de lune, seules sources de lumière, ne suffisent pas à rassurer les femmes dans les rues ténébreuses. Selon une étude de l’institut YouGov, 80 % des femmes ayant entre 18 et 24 ans ont peur de sortir le soir. 

Quand la nuit noire pèse sur les femmes

Dans la nuit, les femmes activent les warnings de l’hypervigilance. Téléphone agrippé à la main « au cas où », capuche vissée sur la tête, ouïe en alerte maximale… chaque sortie dans l’espace public relève de l’épreuve, surtout lorsque les rues sont désertes. Au moindre sifflement et au premier coup de klaxon, les femmes sont prêtes à entamer leur meilleur sprint.

Certaines déclinent même à contrecœur des soirées entre ami.e.s par crainte de rentrer seule chez elles. Les VTC pourraient devenir une solution de repli, sauf que là encore la menace se greffe jusqu’à la banquette arrière. En octobre dernier, une femme est passée tout près de l’enlèvement alors qu’elle rentrait en Uber.

Dans la nuit, les femmes rusent et mettent alors au point des stratégies d’évitement à la 007. Rallonger son itinéraire pour contourner une allée piétonne trop pittoresque, monter des marches quatre par quatre quitte à se froisser un muscle, changer de trottoir si une silhouette s’approche… dans le noir, les femmes voient rouge.

D’ailleurs, en 2014 déjà, le hashtag #Safedanslarue faisait la lumière sur ces réflexes « d’auto-défense » nocturnes. Marylène Lieber, sociologue à l’origine de l’ouvrage « Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question »  parle de « peur sexuée ». Cette idée que les femmes seraient plus exposées aux risques la nuit venue résulterait d’une construction sociale largement distillée dans l’imaginaire collectif.

Éteindre les éclairages publics plus tôt sous-entend donc plus de harcèlement, d’agressions sexuelles ou de viols. La faute, principalement à cette « fébrilité » intériorisée et à l’absence de sécurité dans l’espace public. Selon un sondage Ipsos, 81 % des femmes ont déjà été victimes de harcèlement de rue, ce qui cristallise les craintes.

Pas plus de risques la nuit, vraiment ?

Si l’on en croit EDF, l’éclairage urbain est « l’un des facteurs majeurs de confort et de sécurité pour les habitant.e.s ». Cependant, l’Association française de l’éclairage précisait le 29 novembre dernier « qu’il n’existe pas, à ce jour, d’étude sur le lien entre obscurité et délinquance et insécurité en ville”. Aussi surprenant que cela puisse paraître, en France, 65 % des agressions physiques ont lieu le jour.

Mais dans l’esprit, la nuit appelle l’impunité, c’est psychologique. Enfant, déjà, une veilleuse venait chasser notre peur bleue du noir. Dans la nuit, notre champ de vision est plus mince, laissant libre cours à l’imaginaire. En parallèle, notre ouïe est encore plus vivace. Un sombre craquement de branche causé par le vent et on pense au pire, c’est naturel. C’est l’instinct de survie qui parle. 

Éteindre les éclairages publics plus tôt soulève les poils de ces mesdames, alors contraintes de se calfeutrer au chaud. Si pour l’heure aucune donnée n’a permis de lier harcèlement et obscurité, le mode « privation » est à son comble. Selon une récente enquête, 44 % des femmes renoncent à leur jogging habituel, car elles ne se sentent pas en sécurité pour courir dehors en hiver.

Émilie Laurent
Émilie Laurent
Dompteuse de mots, je jongle avec les figures de style et j’apprivoise l’art des punchlines féministes au quotidien. Au détour de mes articles, ma plume un brin romanesque vous réserve des surprises de haut vol. Je me complais à démêler des sujets de fond, à la manière d’une Sherlock des temps modernes. Minorité de genre, égalité, diversité corporelle… Journaliste funambule, je saute la tête la première vers des thèmes qui enflamment les débats. Boulimique du travail, mon clavier est souvent mis à rude épreuve.

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