RĂ©cemment, le rapport du GIEC nous rappelait comme l’Ă©cologie Ă©tait un enjeu plus global. Au-delĂ de questionnements environnementaux, une convergence des injustices et des luttes s’organise autour d’elle. Parmi celles-ci, on trouve l’Ă©cofĂ©minisme et le racisme environnemental. Les deux servent Ă dĂ©noncer les expositions des minoritĂ©s aux injustices environnementales. En l’occurrence, la considĂ©ration des injustices raciales constitue un Ă©lĂ©ment clĂ© d’une des inĂ©galitĂ©s environnementales.
Qu’est-ce que le racisme environnemental ?
Ce terme sert Ă dĂ©crire des pratiques nĂ©fastes pour les communautĂ©s de couleur utilisĂ©es par les gouvernements et l’industrie privĂ©e. La professeure Maria Dozier le dĂ©finit ainsi :
« Le racisme environnemental est une pratique, un système ou une politique environnementale, ou même simplement une interaction entre des institutions de pouvoir et des groupes racialement marginalisés qui désavantagent directement ou indirectement ces groupes. »
On doit l’invention de cette expression au militant des droits civiques Ben Davis qui l’a nommĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1980 Ă la suite du dĂ©versement de terre contaminĂ©e par des produits chimiques cancĂ©rigènes dans une communautĂ© agricole noire pauvre en Caroline du Nord. Le racisme environnemental s’explique par le fait que ces populations ont moins de ressources (Ă©conomiques, sociales, etc.) pour s’opposer Ă l’implantation de mesures polluantes et discriminantes.
Quels genres de discriminations ?
Le racisme environnemental s’illustre dans diffĂ©rents comportements. D’abord, nous pouvons observer comme les communautĂ©s de couleur se concentrent souvent dans des zones avec des logements insalubres. Aussi, s’organisent autour d’elles des sources de pollution (sites de dĂ©chets toxiques, dĂ©charges, usines chimiques, routes principales). Mais ce n’est pas le seul type de racisme environnemental. Maria Dozier ajoute :
« Cela inclut Ă©galement un manque disproportionnĂ© d’accès aux ‘biens’ environnementaux tels que les espaces verts, les transports et les soins de santĂ©. »
Enfin, le racisme environnemental se reconnaît dans les inégalités d’accès aux avantages environnementaux tels que l’eau et l’air purs et la proximité des parcs.
Quelques données notables
En 1979, la justice prend une dĂ©cision historique en reconnaissant la discrimination raciale en matière d’exposition aux toxiques. Elle concernait la plainte d’habitant.e.s de Houston contre l’installation d’une dĂ©charge municipale près de leur rĂ©sidence. Mais il est rare que la justice penche en faveur de plaignant.e.s contre le racisme environnemental. C’est une cause aussi inĂ©dite dans les tribunaux.
Depuis, certaines Ă©tudes se sont intĂ©ressĂ©es Ă ce phĂ©nomène. Ainsi, des chiffres amĂ©ricains rĂ©vèlent que « les minoritĂ©s ethniques sont 38 % plus exposĂ©es au dioxyde d’azote (NO2) que les personnes blanches ». Elles montrent au passage que le racisme environnemental persiste mĂŞme lorsqu’il n’y a pas de disparitĂ© Ă©conomique entre les personnes racisĂ©es et celles blanches. Autrement dit, les afro-amĂ©ricain.e.s ayant le mĂŞme salaire que des personnes blanches se trouvent toujours dans des quartiers plus exposĂ©s aux risques environnementaux.
Aussi, une Ă©tude publiĂ©e dans AvancĂ©es scientifiques en 2021 montre comme les personnes de couleur sont largement plus exposĂ©es Ă des polluants atmosphĂ©riques. Les communautĂ©s BIPOC (Black, Indigenous and People Of Color) reprĂ©senteraient 75 % de l’exposition totale aux polluants provenant de sources majeures.
« Je ne peux pas respirer »
C’est la dernière phrase que l’on a entendue de George Floyd.
Les lourds impacts du racisme environnemental sur la santé
Le rĂ©vĂ©rend Michael Malcom est directeur d’Alabama Interfaith Power and Light, une organisation religieuse luttant contre la crise climatique et le racisme environnemental. Il considère que l’histoire de ce jeune homme écrasĂ© sous le genou du policier qui l’a tuĂ© est reprĂ©sentative du racisme environnemental.
« Qu’il s’agisse de la pression ressentie Ă travers une politique, de la violence que nous subissons de la part des personnes qui sont supposĂ©es nous protĂ©ger ou de la brutalitĂ© Ă laquelle nous faisons face Ă cause de la pollution. La rĂ©ponse a toujours Ă©tĂ© ‘Je ne peux pas respirer’. »
Le rĂ©vĂ©rend souligne qu’Ă la diffĂ©rence de la brutalitĂ© policière, lorsque la pollution tue une personne noire, cela ne fait aucun bruit. Il est impossible de le capturer spontanĂ©ment en image. Nous pouvons noter une exception : Ella Kissi-Debrah. Elle est la première personne lĂ©galement reconnue comme « morte par la pollution de l’air ».
Les consĂ©quences du racisme environnemental sont multiples. Sans surprises, on trouve les difficultĂ©s Ă accĂ©der Ă des ressources naturelles de bonne qualitĂ©. La santĂ© des concernĂ©.e.s est directement impactĂ©e : asthme, obĂ©sitĂ©, empoisonnement au plomb, cancers, maladies respiratoires. Également, les scientifiques ont notĂ© des liens entre la pollution de l’air extĂ©rieur avec les troubles neurologiques et la qualitĂ© du sperme.
Des minorités plus exposées aux catastrophes naturelles
Le rĂ©cent rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est clair : pour un futur plus vivable, il faut tendre vers une sociĂ©tĂ© plus inclusive. En effet, il prouve combien les minoritĂ©s (de genre et d’ethnie notamment) sont dĂ©favorisĂ©es au profit d’une classe privilĂ©giĂ©e. Les inĂ©galitĂ©s d’accès aux ressources environnementales pèsent principalement sur les premières.
Qui plus est, les catastrophes naturelles les touchent aussi plus. L’ouragan Katrina en 2005 en est la tragique preuve. En effet, parmi les 1 392 dĂ©cès, la majoritĂ© Ă©tait des personnes noires vivant dans des communautĂ©s congestionnĂ©es et non protĂ©gĂ©es de la Nouvelle-OrlĂ©ans. Dans Race, lieu et justice environnementale après l’ouragan Katrina, Robert Bullard Ă©crit :
« Ce que Katrina a dĂ©couvert est une vĂ©ritĂ© que ceux d’entre nous qui combattent contre le racisme environnemental savaient dĂ©jĂ . Cette vĂ©ritĂ© est que les minoritĂ©s et les pauvres sont plus susceptibles que tous les autres groupes d’ĂŞtre mal prĂ©parĂ©s et mal desservis et de vivre dans des logements dangereux et insalubres. »
Le cas du racisme environnemental en France
Dans l’hexagone, la lutte contre le racisme environnemental est encore timide. Cela Ă©tant dit, quelques chercheur.se.s commencent un travail de thĂ©orisation.
Une page blanche Ă remplir
On reproche en particulier au mouvement Ă©cologiste français d’ĂŞtre « dĂ©sespĂ©rĂ©ment blanc » et de ne pas crĂ©er de ponts avec les minoritĂ©s ethnoraciales. Le manque d’Ă©tude et de liens entre Ă©cologie et racisme tient d’une direction rigide de la production de statistiques ethniques.
Or, c’est justement cela qui permettrait de rendre compte des inĂ©galitĂ©s raciales inhĂ©rentes Ă la gestion environnementale. Le sociologue Razmig Keucheyan est l’un des premiers en France Ă s’être intĂ©ressĂ© au racisme environnemental. Dans son essai La nature est un champ de bataille, il soutient que la publication de recherches Ă ce propos serait un premier pas vers la prise de conscience. Cette dernière devant ensuite menĂ©e Ă la mise en Ĺ“uvre d’actions concrètes.
RĂ©cemment, une Ă©tude montrait qu’en France, Ă chaque augmentation d’1 % d’immigrĂ©.e.s dans une ville, il y a 30 % de chances en plus pour qu’on trouve Ă proximitĂ© un incinĂ©rateur Ă dĂ©chets Ă©metteur de substances toxiques, cancĂ©rigènes ou gĂ©nĂ©ratrices d’autres types de pathologies. Les scientifiques dĂ©signent Saint-Denis (93) comme le pic le plus important de pollution de l’air en rĂ©gion parisienne. Il s’agit d’une des zones les plus pauvres de France oĂą rĂ©sident un grand nombre d’immigrĂ©.e.s rĂ©cent.e.s et de Roms parquĂ©s dans des bidonvilles insalubres.
Le scandale du chlordécone
Le chlordĂ©cone est un insecticide utilisĂ© dans les cultures de bananes aux Antilles jusqu’en 1993 alors que sa commercialisation Ă©tait interdite depuis 1990. En effet, il pollue tant les sols et les eaux qu’il prĂ©sente de nombreux dangers pour la santĂ©. Par exemple, il est la cause d’une hausse du risque de cancer de la prostate, du « Syndrome de Kepone » et d’atteintes du dĂ©veloppement du fĹ“tus. En 2018, on estimait Ă plus de 90 % la part des Antillais.es ayant du chlordĂ©cone dans le sang. Également, les terres agricoles, les cours d’eau et les ocĂ©ans Ă proximitĂ© des lieux d’épandage resteront encore polluĂ©s pendant plusieurs siècles.
HĂ©las, la mobilisation auprès des Antillais.es contre ce pesticide ne fĂ»t que minime. Les militant.e.s demandent la justice et rĂ©paration auprès des pollueurs et de l’État. Jusqu’alors, iels ont rĂ©ussi Ă obtenir du ministre de l’agriculture, la reconnaissance du cancer de la prostate comme maladie professionnelle pour les agriculteurs exposĂ©s au chlordĂ©cone. Ce scandale est le rĂ©vĂ©lateur du caractère systĂ©mique du racisme environnemental en France.
Les gens du voyage, minorité discriminée
Le cas des gens du voyage est un autre exemple moins mĂ©diatisĂ© et très peu reconnu. Ceux-ci, notamment les Roms, sont la communautĂ© la plus discriminĂ©e en France. Et cela, Ă toutes les Ă©chelles : politiquement, socialement, mĂ©dicalement, scolairement, etc. Dans une Ă©tude cartographique rĂ©alisĂ©e par le juriste William Acker, on note l’ampleur des expositions des gens du voyage aux pollutions et nuisances environnementales.
Il montre que les gens du voyage sont majoritairement placĂ©s dans des zones soumises Ă des nuisances environnementales. Cela reprĂ©sente 51 % des aires comptĂ©es dans son Ă©tude. Il fait le lien avec l’espĂ©rance de vie de 15 ans infĂ©rieure avec la moyenne nationale. D’aucuns dĂ©noncent leurs conditions de vie catastrophiques ainsi que le manque d’engagement politique pour proposer des lieux d’accueil sĂ»rs.
Finalement, le racisme environnemental est un mal qui ronge tous les pans de notre sociĂ©tĂ©. Si nous voulons prĂ©server au mieux la planète, il est nĂ©cessaire de s’assurer que les minoritĂ©s seront conviĂ©es aux tables de dĂ©cision et de concertation. Alors, en plus de mettre en lumière ces inĂ©galitĂ©s aux consĂ©quences lourdes sur des milliers de vies humaines, nous devons en devenir les alliĂ©.e.s.